Le chapelet est plus ancien que le récit qu'on fait de son origine.
Deux choses circulent sous le même nom.
D'un côté un fait documenté : des chrétiens comptent des prières répétées depuis le XIe siècle au moins, et les textes qui l'attestent sont connus.
De l'autre un récit : la Vierge remettant le rosaire à saint Dominique.
Ce récit apparaît vers 1470, il est diffusé par un dominicain nommé Alain de la Roche, et il est repris ensuite par des documents pontificaux.
Le mot dit une couronne, pas un compteur
Le mot français « chapelet » est un diminutif de l'ancien français chapel, chapeau.
Son premier sens attesté, vers 1200, est « couronne de fleurs ». Le sens religieux n'apparaît qu'en 1390.
C'est le Trésor de la langue française qui l'établit, et il donne l'analogie qui a fait glisser le mot : « la couronne de roses dont on ornait la tête de la Vierge et le collier de grains enfilés constituant une sorte de couronne ».
« Rosaire » vient du latin ecclésiastique rosarium, qui désigne la guirlande de roses dont on couronnait la Vierge.
En latin classique, le même mot désigne un champ de roses.
Le mot entre en français en 1495, prend le sens de l'objet permettant de réciter trois chapelets en 1548, et celui de la suite des prières en 1694.
Les deux mots décrivent une couronne fleurie, pas un instrument de comptage. C'est l'usage qui a fait de l'objet un compteur.
Sur ce que chacun des deux mots désigne aujourd'hui, voir chapelet ou rosaire.
Compter des prières : le fait documenté
L'origine de l'objet n'est pas mariale, elle est monastique et arithmétique.
Le psautier compte 150 psaumes, et les moines les récitaient.
Une équivalence est écrite noir sur blanc dans les Coutumes anciennes de Cluny, rassemblées en 1096 par le moine Udalric : à l'annonce de la mort d'un frère éloigné, tout prêtre devait célébrer une messe pour lui, et celui qui n'était pas prêtre devait dire « cinquante psaumes ou autant de fois l'oraison dominicale ».
Nous avons lu le passage dans son latin, à la colonne 776 du tome 149 de la Patrologie latine de Migne : « et quicumque sacerdos est cantat missam pro eo, et qui non est sacerdos, quinquaginta psalmos, aut toties Orationem Dominicam ».
Deux précisions, parce qu'on lit souvent ce texte de travers. Le partage qu'il fait est entre prêtres et non-prêtres, pas entre ceux qui lisaient le latin et les autres.
Et il pose une équivalence de compte : cinquante Notre Père valent cinquante psaumes.
C'est ce compte, cinquante puis cent cinquante, qu'un objet vient tenir. Sa fonction n'a pas changé depuis.
Jean-Paul II l'écrit encore au numéro 36 de Rosarium Virginis Mariae : « Le chapelet est l'instrument traditionnel pour la récitation du Rosaire. »
Le passage du Notre Père à l'Ave Maria est antérieur à Dominique.
L'article « The Rosary » de la Catholic Encyclopedia (1912), signé Herbert Thurston, jésuite, et Andrew Shipman, l'énonce ainsi : « au cours du XIIe siècle », et avant la naissance du saint, « la pratique de réciter 50 ou 150 Ave Maria était devenue généralement familière ».
Le nombre 150 tient depuis. Rosarium Virginis Mariae le rappelle au numéro 19 : « Ce choix s'est imposé à cause de la trame originaire de cette prière, qui s'organisa à partir du nombre 150, correspondant à celui des Psaumes. »
Les mystères viennent d'un chartreux
La méditation des mystères pendant la récitation n'est pas d'origine dominicaine.
Elle est attribuée à Dominique de Prusse, chartreux, qui rédige une série de brèves méditations attachées aux Ave, les clausules.
La Catholic Encyclopedia écrit que « l'introduction de cette méditation pendant la récitation des Ave a été attribuée à juste titre à un certain chartreux, Dominique le Prussien », et que la pratique « semble n'être apparue que longtemps après la date de la mort de saint Dominique ».
Aucune de nos deux sources ne date les clausules elles-mêmes. Wikipédia en français situe vers 1398 le premier texte recommandant la récitation des 50 Ave, dû à Adolphe d'Essen, moine de la chartreuse Saint-Alban de Trèves, et place après lui le travail de Dominique de Prusse, qui divise la vie du Christ en 50 épisodes et rédige pour chacun un court texte, en latin et en allemand.
La Catholic Encyclopedia ne donne pas d'année. Nous n'allons donc pas plus loin que le tournant des XIVe et XVe siècles.
Saint Dominique : ce que dit la tradition, ce que dit l'histoire
C'est le point où les sources se séparent.
Ce que raconte la tradition
Le récit veut que la Vierge ait remis le rosaire à Dominique de Guzmán, au terme de trois jours de prière dans la forêt de Bouconne, aux portes de Toulouse, comme moyen de convertir les populations cathares.
Ce récit est rapporté au titre de révélations privées par Alain de la Roche, dominicain, dans les années 1470-1475.
Les confréries du Rosaire qu'il organise avec ses confrères à Douai, à Cologne et ailleurs connaissent une large diffusion.
On lui doit aussi la division des trois cinquantaines en quinze mystères précis.
Ce qu'affirment les documents pontificaux
La tradition n'est pas restée officieuse. Elle a été reprise par des textes de premier rang.
Pie V, bulle Consueverunt Romani Pontifices, 17 septembre 1569. Le texte désigne d'abord le saint comme « le bienheureux fondateur inspiré de l'Ordre des Frères Prêcheurs », puis le nomme.
Il rapporte qu'au temps où « des parties de la France et de l'Italie étaient troublées par l'hérésie des Albigeois », celui-ci s'est tourné vers « cette manière simple de prier et d'implorer Dieu, accessible à tous et pleinement pieuse, qu'on appelle le Rosaire, ou Psautier de la bienheureuse Vierge Marie ».
Puis : « cette même méthode, saint Dominique la propagea ».
Léon XIII, encyclique Supremi Apostolatus Officio, 1er septembre 1883. Le texte français publié par le Saint-Siège écrit de Dominique qu'il s'avança contre les ennemis de l'Église « non avec la violence et avec les armes, mais avec la foi la plus absolue en cette dévotion du Saint Rosaire que le premier il a divulguée ».
Ce que dit la recherche historique, publiée sous autorité catholique elle aussi
Le même article « The Rosary » de la Catholic Encyclopedia examine la question sur pièces et conclut à l'absence de preuve documentaire.
- « Aucun passage vérifiable n'a encore été produit qui parle du Rosaire comme institué par saint Dominique. »
- Sur les huit ou neuf biographies anciennes du saint : « aucune ne fait la moindre allusion au Rosaire ».
- Sur Alain de la Roche : il est le premier à avoir « suggéré l'idée que la dévotion du Psautier de Notre-Dame avait été instituée ou ravivée par saint Dominique ».
- Sur l'ordre lui-même : « leur intérêt pour le sujet ne s'est éveillé que dans les dernières années du XVe siècle ».
Ce que nous ne tranchons pas
D'un côté deux textes pontificaux qui attribuent la diffusion du Rosaire à saint Dominique.
De l'autre une encyclopédie catholique de référence qui établit qu'aucun document contemporain de Dominique ne le mentionne, et qui date l'apparition du récit du dernier tiers du XVe siècle.
Les deux affirmations ne portent pas sur le même objet. Un texte pontifical du XVIe siècle recueille et confirme une tradition dévotionnelle.
Un travail historique du XXe siècle cherche des pièces écrites contemporaines des faits.
Nous ne tranchons pas.
La bulle de Pie V du 17 septembre 1569 est le premier texte que nous ayons trouvé qui fixe la structure.
Elle décrit « la salutation angélique répétée cent cinquante fois, c'est-à-dire selon le nombre du Psautier de David, et l'oraison dominicale à chaque dizaine ».
Cela donne la forme longue : 150 Ave, quinze dizaines, un Pater par dizaine.
Le chapelet tel qu'on le tient aujourd'hui en est le tiers, cinq dizaines.
Le détail du compte, grain par grain, est dans combien de grains sur un chapelet.
Lépante, puis le mois d'octobre
Le 7 octobre 1571, la flotte de la Sainte Ligue l'emporte sur la flotte ottomane dans le golfe de Patras.
Léon XIII, dans l'encyclique de 1883, situe l'engagement « auprès des îles Echinades (Curzolaires) » sans en donner la date, et écrit que Pie V, « en reconnaissance d'un bienfait si grand, a voulu qu'une fête en l'honneur de Marie Victorieuse, consacrât la mémoire de ce combat mémorable ».
C'est Grégoire XIII qui la renomme : selon le même texte, il « a consacré cette fête en l'appelant fête du Saint Rosaire ».
Léon XIII lui-même, le 1er septembre 1883, demande que « le mois d'octobre de cette année soit consacré entièrement à la Sainte Reine du Rosaire ».
La demande porte sur l'année 1883. Nous n'avons pas trouvé le texte qui rend ce mois annuel, et nous ne l'affirmons donc pas.
2002 : cinq mystères de plus, et ils ne s'imposent pas
Jean-Paul II publie Rosarium Virginis Mariae le 16 octobre 2002, et proclame l'année d'octobre 2002 à octobre 2003 « Année du Rosaire ».
Il y propose les mystères lumineux.
Le numéro 19 précise qu'il le fait « tout en le laissant à la libre appréciation des personnes et des communautés ». Ils sont proposés, ils ne sont pas imposés. C'est écrit dans le texte qui les institue.
Voir les mystères lumineux et quels mystères quel jour.
Ce que nous n'avons pas pu établir
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La date à laquelle la forme de l'objet s'est fixée, soit 53 Ave et 6 Pater pour cinq dizaines. Aucune des sources consultées ne la donne. Les textes fixent le nombre de prières, pas la forme de l'objet qui les compte. Deux montages circulent d'ailleurs aujourd'hui, qui ne placent pas les six grains de Pater au même endroit. Wikipédia en français décrit la structure à cinq dizaines sans dater sa fixation.
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Le texte latin de la bulle de 1569. Nous avons lu une traduction anglaise, pas l'original. Les citations qui en viennent sont donc des traductions de traduction.
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La date des clausules de Dominique de Prusse, qu'aucune de nos deux sources ne donne.
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Le texte qui rend annuel le mois du Rosaire. L'encyclique de 1883 ne le demande que pour cette année-là.
Le catalogue est dans les collections chapelets et dizainiers, et les autres pages du blog sont réunies dans prier le chapelet.